Un court-métrage, deux textes, des photos dans les solitudes urbaines de la ville d’Ivry sur Seine, Val de Marne, ville de mon enfance, de mon adolescence. Année 2021, second confinement, je sors la nuit tombée.
Solitudes urbaines (Yola Cerles)
Quand je me promène en ville, mon esprit voit par métaphores. Les images se mélangent et les échos s’amplifient. Synesthésie. Quand je vois des fleurs, je pense aux lumières rouges et vertes du métro. Quand je descends sous terre et que je dévale les escaliers, je vois des marches de pierres humides, trempées par la rosée. La nuit, mes yeux myopes enveloppent ma vision d’un voile d’eau. A travers ce voile, les lumières éclatent.
Dans la nuit, des fleurs éclairées par la lueur des réverbères dévoilent la puissance de leur couleur. Les éclairages, les néons, les panneaux publicitaires et leurs images artificielles illuminent le visage de cet homme d’un vert criard. Quand je me promène dans la ville, je vois la mer. Les jours de beau temps, elle est prête à révéler l’intensité de son bleu dans le prolongement de cette rue d’immeubles haussmanniens.
La ville je la vis avant tout le jour. Elle nous étouffe de la chaleur de son goudron l’été, fait ruisseler la sueur de notre corps dans son ventre métropolitain. Ses murs deviennent la toile des ombres de midi, tracé à l’encre noir des branches et des fleurs. Et dans ses rues, on s’évanouit parfois sous l’angoisse de cette foule qui nous enserre de toute part. On n’arrive pas à absorber tous ses visages qui défilent alors on s’efface, on l’efface, on s’oublie pour mieux se fondre dans l’urbain. Visser ce casque sur ses oreilles pour n’entendre que la musique et ne pas être débordé.e par les bruits discordants et désaccordés de la ville. Voiture qui démarre, scooter qui s’élance et fait vibrer son moteur à nous faire éclater les tympans, crissement aigu des pneus, sirènes de la police ou des pompiers, hurlement des rails du métro de la ligne 7, rires, cris, pas, musique.
Naissance des acouphènes une fois que l’on s’échappe. Effacer ces visages et se recentrer dans son espace intérieur pour survivre à la ville, à la vitesse et aux énergies qui circulent trop.
Ce sont toujours les mêmes images qui reviennent. Ces architectures emmêlées, les boyaux entortillés d’un intestin. La ville est organique, surgit des entrailles de la terre, les immeubles se dressent devant nous et nous dominent de la puissance de leur matière. Les plantes le savent, elles poussent à l’intérieur des murs. Matière organique à la couleur parfois sanglante qui surgit de la pierre humide, comme de la chair. Les racines ruissellent le long de la paroi d’un bâtiment, le lierre recouvre cette maison comme un seul et même être.
La ville, kaléidoscope géant dont les fenêtres sont les vitraux. D’une rue à l’autre, les ambiances entrent en rupture. La ségrégation s’opère entre les stations de métro. Celui pour Villejuif est toujours bondé. Mélange des cultures, des couleurs, des odeurs. Ça sent la bouffe dans le bus 132. Les gens y ont toujours un cadi. Place d’Italie, on sait que ça se vide. Direction Mairie d’Ivry. Mal de crâne, envie de vomir. Le métro s’arrête, les lumières s’éteignent. J’aimerais que ça demeure toujours ainsi ; tamisé, obscur. Ça repose les yeux. Seules les lumières de veille sont encore allumées. On regarde par la vitre du métro. Des néons blancs défilent dans le noir complet. On glisse à travers ce boyau. Parfois on a l’impression que le métro pourrait ne jamais s’arrêter. On a un peu peur mais c’est avant tout fascinant. On s’empresse de sortir et le soulagement s’empare de nous lorsqu’on sent les familiers courants d’air. On monte les escaliers et on débouche sur une rue parisienne, de nuit. Gare du nord imaginons. Des odeurs de nourriture indienne et partout, des traiteurs indiens. Les passants coulent le long des trottoirs étroits. La ville, concentration d’êtres et de rêves.

Je suis un enfant de la ville (Pénélope Armandon)
Ses vibrations, ses lumières, ses larmes, ses chaleurs sont les miennes.
Je suis un enfant de la ville. Ridicule, petit, apeuré par sa grandeur. Nous nous regardons grandir.
Un jour ami, « amoureux par folles bouffées » de son air pollué, le lendemain ennemi.
Nous nous connaissons par cœur. Je connais chacune de ses rues, chacun de ses soupirs, elle connait mes failles, mes rituels, mes refuges, mes sourires. Mes amours et mes souvenirs ont fait silencieusement corps avec elle.
Pourtant il m’arrive de m’y perdre.
Et alors la ville se perd en moi, son bordel chaotique m’envahit, ce chaos me submerge et la ville devient vague et la ville renverse tout sur son passage, je deviens un de ces déchets errants, abandonnés, un masque sans visage délaissé sur le bord du trottoir.
Oh que je te hais quand tu agis sur moi ainsi
Ta violence me coupe le souffle, la parole. Ta violence me laisse sans voix ni pensée. Mon corps s’effondre sous la violence du tien.
Je deviens l’enfant qui fuit, qui court en regardant derrière lui, l’enfant qui trébuche sans savoir sur quoi, l’enfant qui cherche son refuge dans tout ce qui n’est pas toi, et qui trébuche encore parce que tes membres m’entourent, m’encerclent.
— Oh toi ville bruyante m’entends-tu?
Toi qui ne t’arrêtes jamais de crier, de gronder, tes lumières ne s’arrêtent jamais de briller, ton cri le taira-tu un jour? Le silence quand me l’offriras-tu ?
Je suis un enfant de la ville qui fait la manche chaque jour pour un peu de silence.
Révoltée, je cherche un abris vert, paisible, une utopie qui ne peut se calfeutrer dans ton sein.
Dans cette quête suis-je toujours cet enfant de la ville? Je suis un arbre qui veut vivre en s’extirpant de ses racines.
Et alors je crie à en perdre haleine. Mon cri se perd dans le tien qui lui, inhumain, n’a pas de souffle. Ton cri est continu comme la mort, le mien est limité car la vie doit reprendre son souffle pour se réinventer. Mon cri jailli et tombe, sombre simultanément dans ton bordel, néant saturé.
— Saleté de néant saturé! Hors de ma vue! Dégage!
Enfants de la ville bouchez-vous les oreilles, je suis maudis, confiné dans ces remparts citadines que vous ne voyez pas!
Fermez les yeux devant mes cris, mes pleurs, devant cette lutte injuste à corps à corps entre le mien si fragile et celui, urbain, qui nous surplombe. Et au contraire, ouvrez les yeux quand vos parents vous l’interdisent au cinéma lorsque deux corps s’enlacent, s’enchevêtrent tout en criant leur amour à l’unisson.
Je suis un enfant de la ville qui marche, marche, marche parce que ça m’est vital. Je marche à la recherche d’arbres, d’autres racines que les miennes, d’herbes douces et humides, de fleurs chaleureuses, de solitude enivrante. Ces couleurs sont les phares que je cherche !
Je suis un enfant de la ville « (qui ne sait) plus garder une place », je ne trouve pas de place.
Alors je marche.
Et parfois mes cris sont entendus par mes frères. Peuple de la ville nous sortons, nous envahissons les rues, nos jambes, nos mains, nos poings, nos seins nos bouches et leurs mots et leurs chants, nos âmes d’enfants réunis débordent des remparts de la ville, réinvente son architecture comme par magie.
Nous devenons tous enfants, nous nous substituons aux lumières de la ville, nous sommes ses lumières vivantes, humaines qui la chargent d’espoir. !
Et alors aussi bien que dans un parc de la ville ou d’ailleurs une barrière devient un cheval ailé pour un enfant, les barrières des travaux d’une ville deviennent barricades ; les pavés, ses racines à elles, deviennent nos armes, les vitres des banques se fissurent, il s’y dessine des étoiles de verre, les parures des magasins auxquels nous, enfants, n’avons jamais accès, volent, nous éclaboussent.
Je deviens un enfant de la ville parmi d’autres, libre comme l’air, nous respirons un instant un air de révolte qui envoie valser la ville et ses règles.
— Nos cris d’enfants, cette harmonie révoltée deviennent plus forts que tes rugissements sans fin
oh ville de mon enfance !
La rue est à nous, elle t’échappe. Cette foule d’enfants que nous sommes montent sur ta scène, nous montons sur ton corps qui ne nous fait plus peur, notre insouciance est notre force.
Enfants de la ville nous prenons la parole, nous l’arrachons et pour un moment nous la tenons fort.


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