Un premier texte, Symbiose, puis une nouvelle, La lune se lève le soir. Deux pans d’une même étoffe, tissé du même fil.
Symbiose, 2020
Le vert de la mer d’arbres irradie la forêt d’un halo incandescent. La nuit emplit l’air de ses effluves tièdes. Tissu bleu, ombres vertes plus sombres. Lianes que le vent du soir meut doucement ; elles dansent, balancent en rythme le parfum de la terre. Humus qui dégage de ses entrailles la vapeur chaude du soleil de la journée. Odeur âcre, amère et doucereuse de la terre qui élève en une aura de nuit la mer et ses embruns. Les fleurs s’ouvrent et se ferment, organes palpitants de vie. Certaines s’illuminent ; étoiles de mer roses, rouges, oranges à l’orée des abysses des océans. Océans de verdure, toit de plantes qui s’emmêlent à travers les étoiles irisées d’une lumière blanche. La terre est d’un brun chaleureux sur cette coulée de lave refroidie. Un chemin à peine perceptible se dessine entre les plantes basses de la forêt. L’adolescente marche à pas feutrés. Le silence. Le silence n’existe pas. Elle doit se fondre parmi les bruits ; souffle des insectes, sable qui s’écoule au creux des arbres, vent qui soulève les longues feuilles, sifflements des anémones marines qui luisent. La flore luxuriante capture la lumière de la lune. Au printemps, le bourgeon des anémones se sépare de la tige, s’élève dans les airs et flotte pour éclairer la forêt des nuits d’été. Elle en saisit un. Il est chaud, palpitant comme un cœur. Au contact de la paume, les vers luisants qui s’étaient posés sur le bourgeon s’envolent et vont se coller aux troncs des arbres. Ils illuminent la forêt d’un chatoiement clignotant. A la moindre frayeur, ils cessent d’émettre de la lumière et la forêt retombe dans l’obscurité. Elle s’accroupit, palpe la terre rendue humide par l’air moite et poisseux. Pas de bestioles de pluie, l’air sera sec ce soir. Dans la terre et dans les vibrations de l’air, elle ne trouve pas ce qu’elle cherche ; la trace de la bête. Il faut continuer et s’avancer plus loin dans la forêt profonde. Elle s’allonge à même le sol et rampe. De cette manière, elle ne risque pas d’effrayer les vers, les autres le lui ont enseigné.
Ce soir, l’adolescente deviendra femme ou elle mourra. Elle s’achemine, les yeux à la hauteur des vies les plus minuscules. La terre entre dans ses narines à chaque respiration, s’infiltre dans sa bouche et dans ses poumons. La fumée acide qui commence à se dégager du sol lui brûle les yeux. L’eau claire, comme le sel, dessine des sillons brillants le long de ses joues ; mélange de pleurs et de pus. Ses coudes s’enfoncent dans la terre et tirent son corps dans cette boue chaude. L’eau des marais sillonne sous la couche terrestre et la vapeur engendre une atmosphère humide, envahie par les moustiques attirés par l’odeur de la peau. L’air s’épaissit et elle peine à inhaler. Sa respiration est laborieuse, un sifflement sort de sa gorge à chaque inspiration. Des gouttes de sueur parsèment son court front et coulent dans ses yeux, se mélangent à l’acide. Ella arrive dans le cœur de la forêt, le milieu de la bête. Il faut qu’elle s’en imprègne pour trouver sa trace dans les vibrations qui l’entourent. Elle doit capter sa trace psychique, non pas seulement les traces physiques que la bête laisse dans la terre. Le lien qui l’unit avec l’esprit de la forêt, Latreilla comme le nomment les anciens. La forêt qui unit tous les êtres de ce milieu. Chaque plante, chaque insecte, chaque goutte d’eau qui tombe de son front pour venir s’écraser sur la terre forme la symbiose. Elle doit s’oublier pour rejoindre le tout. Allonge-toi, les autres lui ont dit, et observe les arbres. Respire avec la forêt. Sens le pouls de la sève et le sable qui s’écoule. Elle écoute, ferme les yeux. Sa tête repose contre le sol. Elle se sent lourde, envahie d’une torpeur qui enveloppe son esprit d’un étau tiède. Sous ses yeux défilent des images. Un visage, peau ébène qui luit de reflets rouges, creusé de deux yeux noirs, un trait de khôl bleu surmonte la paupière. Dans les yeux, des lacs noirs, un paysage aride et désertique. Les cendres de sa mère se mêlent au sable volcanique. Le poignard qu’elle lui a donné, contre sa jambe, lame froide d’acier affutée brûle la peau nue. Le visage se penche vers elle et glisse le couteau taillé dans le bois du grand arbre dans sa paume.
Elle est loin dans la forêt. Le toit de végétation filtre toute lumière, seules quelques plantes fluorescentes viennent éclairer l’espace. Grandioses espaces, gorgés de vivants. Source jaillissante qui bientôt se tarit. L’eau s’écoule le long des pierres. Loin des ciels de lumières qui cachent les étoiles.
Il faut qu’elle se lève. Elle doit quitter la forêt au lever du soleil le lendemain, après la deuxième nuit. Elle marche lentement, courbée vers le sol, aux aguets. Cette nuit, elle la passera éveillée. Il lui faut trouver un arbre assez haut pour grimper au-dessus de la surface. Elle marche jusqu’à un tronc épais. Elle le touche. Le tronc est rugueux sous sa paume et elle sent l’énergie qui y circule. L’écorce est ridée comme la peau de sa mère, succession de couches vieilles de nombreuses années. Des insectes logent en son creux et le sable coule à l’intérieur. L’adolescente tire son couteau et le plonge dans une première entaille, avant de se hisser par la force de ses bras. En dessous d’elle s’étend le biome si particulier de la forêt. Ce toit de verdure qui recouvre toute chose dans cette région. D’immenses arbres jaillissent parfois, déployant leurs feuilles en un champignon verdoyant. Elle aime surtout les saules pleureurs auprès des marais. Ils ne se trouvent pas dans le cœur de la forêt, il suffit de dépasser l’orée. Elle s’assoit aux pieds des saules. Le soleil joue dans le feuillage de dentelle et dépose sur son visage des fragments de lumière. Les bourgeons des anémones se posent sur son corps et se nourrissent du soleil sur sa peau. C’est grâce à ce soleil que ces êtres émettent de la lumière la nuit. Elle reste là, à contempler l’eau stagnante où se reflète le ciel et où jasent les grenouilles violettes.
La lumière se lève au-dessus des cimes. Des nuées d’oiseaux s’envolent. Un nouveau cycle s’entame. Le biome mue lentement. La vie est ici le résultat de l’adaptation du vivant au climat extrême. Le jour, la forêt s’assèche. La végétation se replie sous terre pour échapper au soleil ardent tandis que les arbres conservent l’eau au creux de leurs artères pour éviter qu’elle ne s’évapore. A la tombée de la nuit, les plantes s’extirpent de l’humus protecteur, l’eau s’échappe des arbres pour ruisseler sous la terre, l’air s’imprègne d’humidité et le sable est absorbé à l’intérieur des troncs. Elle saute de l’arbre et sa plante de pied s’enfonce dans le sable brûlant de la savane du jour. De vastes plaines asséchées se dégagent au creux de la forêt. Elle colle son oreille contre le tronc. L’eau. Elle entend son écho. La poussière s’élève autour d’elle et lui lacère la peau à chaque rafale de vent. Cette nuit, Latreilla s’est ouverte à elle durant sa méditation. Un homme ne peut percevoir l’essence de la forêt s’il n’écoute pas Latreilla. Il doit apaiser son orgueil et accepter l’ineffable. Certaines choses doivent demeurer invisibles. Telle est la condition pour que le chasseur perçoive la trace, pour qu’il la sente vibrer dans son corps. A présent, elle la sent. Un fil invisible tendu entre son corps, et celui de la bête. Une énergie qui englobe le biome entier. La bête n’est pas loin. Elle la perçoit plus qu’elle ne la voit. Ses pieds l’entrainent vers l’ouest. Elle tremble, courbée en deux. Le sable s’étend à perte de vue, pas une trace de la bête et pourtant, elle est si proche. La puissance de l’énergie vibre dans son corps. Elle sent l’épaisseur de sa présence. Elle ne sait pas si la bête la sent aussi. Si elle comprend l’intention qui émane de son être. Là. Une effluve tiède passe soudain dans le vent. Enfin, derrière une dune, la bête se révèle à elle dans toute sa densité. Scintillement d’or, contour noir, pupille perçante. L’adolescente est tétanisée. Silhouette noire qui se détache à contre-jour sur le sable. Son corps emplit son champ de vision, dépasse ce à quoi elle s’attendait, creuse son être de peur quand la bête rugit en l’apercevant. Ce qui la trouble, c’est son regard. Ce regard de tout animal que l’homme ne parviendra jamais à saisir. Qu’il tente d’humaniser en lui imposant des mots pour tâcher de l’appréhender, de le comprendre, de le connaître. Un regard qui va au-delà de ce qu’il peut voir, qui se dérobe et fuit dans un horizon inatteignable. Ce qui les lie à ce moment, ce n’est pas ce regard, mais la lutte qui se profile. La vie de la jeune fille dépend de celle de l’animal. Le grondement qui émane de son poitrail perce son crâne. La danse s’entame. Grace des muscles, souplesse de deux corps qui s’affrontent à distance. L’adolescente tire son poignard de la lanière de cuir qui le retient contre son mollet. Elle feule en direction de la bête qui montre les crocs. Ses bras s’écartent comme pour étreindre l’animal. Les pieds ancrés dans le sol, les yeux exorbités, pleins de peur et d’émerveillement. Son visage se déforme en un masque grimaçant pour répondre aux traits de la bête. La frénésie s’empare des corps et la folie brille dans le regard. Elle ne pense plus. Son corps imite chaque mouvement de la bête. Soudain, celle-ci se propulse vers l’avant. Les muscles de ses cuisses vibrent, se meuvent comme le rayon du soleil qui s’infiltre sous les nuages. Danse, fusion des deux êtres. Elle esquive l’attaque d’un mouvement du buste avant de s’écraser dans le sable. Gueule pleine de bave chaude et acide, puanteur de la putréfaction et du sang. L’animal repart à l’assaut. Son pelage noir luit au soleil. Son corps long et souple dégage toute la force de ses muscles. La peur vrille le ventre de l’adolescente face à tant de beauté. Mais elle ne peut pas se permettre d’échouer. Elle dépend de la vie de cette bête, une vie sacrée. La fourrure pour l’hiver, les crocs pour les lances, les tendons pour le fil et la viande pour la faim. Elle vivra grâce à sa mort. Alors, l’adolescente lève son poignard à deux mains au-dessus de sa tête. Un cri rauque, bestial s’échappe de sa gorge et les mains vers le ciel, elle abat la lame sur la nuque de l’animal.
Lorsqu’elle se réveille, il fait noir. Le cadavre gît à ses côtés. Les larmes ont séché sur ses joues, mais les sillons brillent à la lueur de la lune. Elle contemple le ciel, le couteau couleur sang posé dans sa paume entrouverte. Il ne faut pas qu’elle tarde à le dépecer. La putréfaction de la bête va attirer les autres prédateurs. Pourtant, elle sent encore son acte dans l’épaisseur de ses doigts. Après l’avoir achevée, elle n’a pu s’empêcher de vomir, les larmes ravageant son visage. Elle s’est approchée du corps et s’est accroupie face à la tête de la bête. Ses yeux étaient encore ouverts. Elle a récité la prière puis a embrassé son front. L’esprit embrumé, elle caresse l’espace entre les deux yeux. Elle peut presque l’imaginer vivante, endormie peut-être. C’est étrange, se dit-elle, comme tuer un animal n’empêche pas de l’aimer. Ses larmes se sont taries et la torpeur de la tristesse a commencé à l’envahir. Alors, elle s’est collée contre le cadavre encore chaud, a posé sa tête contre son épaule et l’a remercié avant de s’endormir. Elle portera à jamais en elle la trace de la bête. Elle sent autour d’elle l’énergie décuplée de Latreilla. L’équilibre de la vie et de la mort qui lie tous les êtres. C’est la nuit. La végétation luxuriante de la forêt purifie à nouveau l’air. Elle plante ses doigts dans la terre humide pour sentir l’eau. Le visage contre le sol, elle respire à plein poumons l’odeur d’herbe et de boue. Au loin, un long grondement retentit ; l’orage, et bientôt, la pluie.
La lune se lève le soir, 2022
La nuit grandit sur la plaine. Les lumières s’éteignent lentement dans les maisons. La vallée est sombre à présent, seul le fleuve méandreux murmure, bruissant de roches en roches. Les montagnes se détachent sur le ciel, éclairées par la pleine lune. L’absence de nuages laisse paraître la voie lactée, gorgée d’étoiles, lumières du passé. Les arbres parsèment les versants de la montagne, ils forment une colline ronde et verte de leurs houppiers. Des hêtres, des chênes, des saules et des frênes sur les berges du fleuve. La terre est gorgée d’eau, l’air sent l’humus et les fleurs, le sol est boueux après le passage de la pluie. Sous les arbres, il pleut encore. Des feuilles s’écoulent les gouttes d’eau trop lourdes. Elles s’infiltrent lentement dans le sol jusqu’aux les nappes phréatiques, avant de rejoindre le fleuve. Qui sait combien de temps passera avant que la dernière goutte de cette averse ne le rejoigne ? L’eau du fleuve cascade rapidement ; scintille à la lueur de la lune. Une course effrénée qui s’écoule sur des kilomètres avant de se jeter dans la mer, plus loin au Sud. Sa source jaillit, là-haut, depuis la région des Hauts Monts. Puis son cours traverse les Rouges Eaux, la région des Temples boréales, méandre au creux de la Vallée des Merveilles et enfin, d’après la légende, creuse son lit dans la Terre de Cendre. Terre aride, où les hommes peinent à respirer sous l’épais nuage grisâtre de pollution. Où la puanteur de la mort envahit vos narines et s’inscrit dans votre mémoire pour ne pas lui faire oublier l’horreur des paysages désolés, des plaines grises, dénuées de vies ; une terre que seuls les morts habitent.
La lune éclaire la nuit. Le parfum sucré des fleurs de printemps emplit l’air. Une route coupe à travers champs, le goudron luit sous les phares d’une voiture qui l’illuminent soudain. Elle s’arrête net pour laisser traverser une famille de sangliers ; paniquée par la lueur des phares. Je contemple ce ballet depuis le champ. Cela doit faire une heure que je suis assise dans l’herbe humide, frigorifiée par la fraicheur de la nuit. J’enserre mes genoux ramenés contre ma poitrine pour me réchauffer. Qu’est-ce que je fais là ? J’ai les pieds enflés, meurtris de cloques éclatées. Encore un rêve cette nuit. J’ai rêvé d’un homme. Grand, une peau ébène, fripée par le temps. Des yeux gris globuleux qui regardent un autre monde ; un monde lointain, qui n’est visible que par ses yeux d’aveugles. Assis au pied d’un large tronc, il dépose une offrande. La fumée monte jusqu’aux branches les plus hautes de l’arbre, s’élève jusqu’au ciel. Il appelle la pluie à s’abattre sur la vallée de Keyya, à faire déborder le fleuve sacré de la région des Rouges Eaux. Le sol est sec depuis des mois. Les arbres peinent à s’abreuver, à emplir leurs troncs de cette eau qui ne circule plus. Les céréales ne poussent pas, les bêtes se meurent. L’homme contemple le ciel d’un bleu cuisant. Il pose la main sur une grosse racine et écoute la sève qui s’écoule lentement. Un rêve l’a fait venir. Le frémissement des feuilles dans le vent, le craquement des racines et la fissure du tronc sous la soif. L’arbre se meurt.
Je suis dans une plaine, entourée du chant incessant des insectes, sur le plateau du Causse Méjean. Je me lève, les membres lourds et endoloris. L’étendue du Causse est infinie, j’ai l’impression d’être le dernier être sur cette terre. Je me mets en marche ; il faut que je sois chez moi avant la levée du jour.
Les feuilles filtrent la lumière du jour qui tombe. Le crépuscule d’été emplit l’air de ses effluves tièdes. Tissu bleu, ombres vertes, lianes que le vent du soir meut doucement. Une brume de chaleur s’élève de l’humus. Odeur âcre, amère et doucereuse de la terre. Les fleurs s’ouvrent et se ferment, organes palpitants de vie ; certaines s’illuminent comme des lampions multicolores. L’adolescente marche sur une ancienne coulée de lave, signature géologique de la dernière éruption effusive, il y a de cela des siècles, recouverte par la mousse et la végétation. Un chemin à peine perceptible se dessine entre la strate herbacée. Elle se déplace à pas feutrés, prend garde à ne pas écraser les brindilles. Elle doit se fondre parmi les bruits de la forêt, celle qu’on appelle Latreilla. Bourdonnement et cymbalisation des insectes faisant vibrer leur abdomen, sable qui s’écoule au creux des arbres, vent dans les feuilles. La flore luit sous la lumière de la lune. Au printemps, les fleurs se séparent de leur tige et flottent dans les airs, éclairent la forêt à la nuit tombée. Elle en saisit une. Elle est tiède, palpite comme un cœur. Au contact de la paume, les lucioles qui s’étaient nichées dans la fleur s’envolent et vont se coller aux troncs des arbres. Elles illuminent la forêt d’une faible lueur. Elle s’accroupit et palpe la terre humide. Les insectes de pluie et les vers grouillent sous ses doigts ; elle ne doit pas tarder, il va pleuvoir, bientôt. Dans la terre, elle cherche les traces de la bête, celle qu’elle veut rencontrer.
Une vapeur acide se dégage du sol et lui pique les yeux. L’appréhension lui serre le ventre et ses mains sont moites. L’atmosphère est humide, poisseuse, envahie par les moustiques attirés par l’odeur de la peau. L’air est chaud, elle peine à inhaler, sa respiration est laborieuse, des gouttes de sueur parsèment son front et coulent dans ses yeux. Ella arrive au cœur de la forêt. Elle s’assoit un instant pour reprendre son souffle et boire de l’eau. Elle appuie sa tête contre un tronc et ferme les yeux. Elle se sent lourde, envahie d’une torpeur qui enveloppe son esprit d’un étau tiède. Sous ses yeux défilent des images, des souvenirs. Un visage, peau ébène qui luit de reflets rouges, creusé de deux yeux noirs, un trait de khôl bleu surmonte la paupière. Dans les yeux, des lacs noirs, un paysage aride et désertique. Les cendres de sa mère se mêlent au sable volcanique. Le poignard qu’elle lui a donné, contre sa jambe, lame froide d’acier affutée brûle la peau nue. Le visage se penche vers elle et glisse le couteau taillé dans le bois du grand arbre dans sa paume. Mais ce soir, le poignard ne servira pas. Elle doit la rencontrer. Elle connait ses habitudes, elle sait qu’elle est venue ici, même si aucune trace n’indique encore sa présence.
Elle se lève, marche lentement, courbée vers le sol, aux aguets. Le relief s’accentue, elle grimpe la colline. Il lui faut trouver un arbre assez haut pour s’élever au-dessus de la surface et y passer
la nuit. Elle marche jusqu’à un tronc épais. Elle le touche. L’écorce est rugueuse sous sa paume, ridée, épaisse de cernes veilles de décennies, elle sent l’énergie qui y circule. Des oiseaux et insectes logent en son creux et le sable coule à l’intérieur. L’adolescente tire son couteau et le plonge dans une première entaille, avant de se hisser par la force de ses bras. En dessous d’elle s’étend le biome de la forêt duquel jaillissent d’immenses arbres qui déploient leurs larges branches. D’habitude elle aime surtout les saules pleureurs auprès des marais. Elle s’assoit à leur pied tandis que le soleil joue dans le feuillage de dentelle et dépose sur son visage des fragments de lumière. Elle reste là, à contempler l’eau stagnante où se reflète le ciel et où résonne le chant des grenouilles.
La lumière se lève au-dessus des cimes. Des nuées d’oiseaux s’envolent. Un nouveau cycle s’entame. Le biome mue lentement. Le jour, la forêt s’assèche. La végétation se replie sous terre pour échapper au soleil ardent tandis que les arbres conservent l’eau au creux de leurs artères pour éviter qu’elle ne s’évapore. A la tombée de la nuit, les plantes s’extirpent de l’humus protecteur, l’eau s’échappe des arbres pour ruisseler sous la terre, l’air s’imprègne d’humidité et le sable est absorbé à l’intérieur des troncs.
Elle saute de l’arbre et sa plante de pied s’enfonce dans le sable brûlant de la savane du jour. De vastes plaines asséchées se dégagent au creux de la forêt. Elle colle son oreille contre le tronc. L’eau y circule. Elle entend son écho. La poussière s’élève autour d’elle et lui lacère la peau à chaque rafale de vent. Elle poursuit son chemin, ses pieds l’entrainent vers l’ouest ; c’est là que la bête a été le plus souvent repérée. Enfin, elle aperçoit deux traces, deux traces larges de pattes. Elle sent l’épaisseur de sa présence. Elle ne sait pas si la bête la sent aussi, si elle la voit, l’observe peut-être. Un effluve tiède passe soudain dans le vent. Enfin, derrière une dune, la panthère apparait. Silhouette trapue qui se détache à contre-jour sur le sable. Son corps emplit son champ de vision, dépasse ce à quoi elle s’attendait, creuse son être de peur quand elle s’arrête face à elle. Son regard la trouble. Un grondement s’échappe du poitrail de la panthère. Elle ne bouge pas, tétanisée, elle ne voulait pas, ce n’était pas pour cela qu’elle était venue, mais seulement pour la voir, l’approcher. La bête se tapit, prête à bondir. L’adolescente tire son poignard de la lanière de cuir qui le retient contre son mollet. Elle feule en direction de la bête qui montre les crocs. Ses bras s’écartent comme pour étreindre l’animal. Les pieds ancrés dans le sol, les yeux exorbités. Son visage se déforme en un masque grimaçant pour répondre aux traits de la panthère. La frénésie s’empare des corps. Elle ne pense plus. Son corps imite chaque mouvement de la bête. Soudain, celle-ci se propulse vers l’avant. Les muscles de ses cuisses vibrent. Elle tente d’esquiver un coup de griffe d’un mouvement du buste avant de s’écraser
dans le sable. La bête est au-dessus d’elle. Gueule pleine de bave chaude, puanteur de la putréfaction. L’effroi vrille le ventre de l’adolescente. Elle tire son poignard et le plante en hurlant dans le flanc de la bête avant de s’évanouir.
Lorsqu’elle se réveille, il fait noir. Des larmes ont séché sur ses joues dont les sillons brillent à la lueur de la lune. Elle contemple le ciel, le couteau est posé dans sa paume entrouverte. Sa main est pleine de sang. Elle sent encore son acte dans l’épaisseur de ses doigts. Une douleur lancinante pulse dans son épaule. Un coup de griffe. C’est la trace, le lien que la panthère a créé entre elles. Elle n’est pas morte, elle le sait. Chacune a laissé une marque dans la chair de l’autre. Lambeau contre lambeau ; un échange qui fera d’elles des êtres de la métamorphose, à jamais entre deux mondes. C’est la nuit. Elle plante ses doigts dans la terre humide pour sentir l’eau. Le visage contre le sol, elle respire à plein poumons l’odeur d’herbe et de boue. Au loin, un long grondement retentit ; l’orage, et bientôt, la pluie.
Je me réveille en larmes, la gueule de la panthère dans mon esprit. Elle avait des yeux gris, vitreux, sans pupille, comme la perle d’une huitre ou la surface d’un lac. Une altérité vertigineuse. Je suis en sueur, j’étouffe, j’ai la gorge sèche. Je me lève pour boire un verre d’eau. Par la fenêtre, le ciel se teinte déjà de rose, le soleil se lève. La lune, pâle, s’imprime encore par transparence dans le ciel. Elle disparait doucement. Ces rêves… c’est comme s’ils étaient réels ; je pourrais presque les toucher, je n’aurais qu’à franchir un monde pour qu’ils s’incarnent. C’est un étrange pressentiment ; existent-ils ? Parfois je doute, je me réveille et je ne sais plus lequel des deux mondes me parait le plus tangible. Je ne crois pas aux vies antérieures, je ne crois pas aux rêves, mais je ne peux m’empêcher de penser que ces hommes et ces femmes ont existé, et que ces mondes ne sont pas seulement le fruit de mon imagination, elle n’est pas si fructueuse. Et c’est comme un manque quand je me lève, comme si je m’arrachais d’une autre vie.
Je ne rêve pas pendant plusieurs jours, j’ai peur de les perdre, de ne plus être capable de rêver, de ne plus revoir leurs visages. Le soir, je me force à penser à ces paysages que j’ai vu, pour guider mon inconscient. Je lis des livres sur l’animisme, sur le chamanisme pour leurrer mon esprit. Sur ces peuples du Nord qui communiquent avec les autres vivants. J’ai lu quelque part que l’on rêve davantage lorsqu’on est loin de chez soi. Alors, je me promène en forêt, toujours plus loin. Comme si son énergie pouvait éveiller à nouveau les rêves. Je ne suis même pas croyante et me voilà, à déambuler dans la forêt comme si elle avait un message à me délivrer. Je me trouve folle. Un tapis de feuilles mortes et glissantes recouvre la terre, j’en fais un bouquet. Les couleurs chaudes débordent. Je connais le processus : la chlorophylle se réfugie dans le tronc, dans l’attente du printemps. Les feuilles deviennent rouge flamboyant, puis orange, puis pâlissent vers le jaune. Elles craquent sous mes pieds. Le soir tombe rapidement. Dans une clairière, je surprends une biche. Nous nous fixons, curieuses. Puis d’un bond, la biche s’éloigne. Elle s’arrête une dernière fois à l’orée de la forêt, m’observe dans sa fragilité fébrile, puis repart de ses longues pattes.
Un nouveau rêve, enfin. L’orage gronde au loin dans la campagne humide. Une femme sort d’une maison de pierre. Le regard étrangement lointain, les pieds nus. Elle porte une robe de nuit diaphane sous la lumière de la pleine lune. L’herbe est fraiche sous la plante de ses pieds. Elle entend une musique. Elle marche, bercée par la douce mélodie. Une villa dont les fenêtres éclairées laissent transparaitre des silhouettes. Elles sont comme découpées aux ciseaux dans la lumière. Elle entre. Personne ne lui prête attention. La musique s’élève, enveloppe sa poitrine. Une femme joue du piano et la pluie bat contre la fenêtre. Des couples dansent la valse.
Elle s’arrête, saisie de stupeur, tremblante de froid. Une main se tend devant elle. Une femme l’invite à danser. Elle saisit la main et se joint à la transe.
Pourquoi ce rêve ? Quel est le lien avec les autres ? Je ne cesse de m’interroger, je ne me reconnais plus. Je n’ai jamais aimé les rêves, préfère les sommeils de plomb desquels on se réveille comme d’un coma, sans images, une nuit noire. Et pourtant, j’ai l’impression qu’il s’agit de fragments de vies, une mémoire vivante. Nous sommes au milieu de la nuit, il doit être deux heures du matin, la pleine lune éclaire ma chambre. J’ai oublié de fermer les rideaux, c’est sans doute ce qui m’a réveillé. Un mois s’est écoulé depuis mon premier rêve, celui qui me hante depuis des jours, qui a ouvert une brèche que je ne parviens pas à fermer. Je l’ai écrit pour ne pas l’oublier, pour ne pas qu’il m’échappe. Le voici.
C’était une église blanche, d’une blancheur éclatante, à vous brûler la rétine de sa perfection. Lisse, aussi pure qu’une source jaillissante. Elle se dressait, avec un vitrail rond au-dessus du tympan. Et derrière, des montagnes. Je ne se souvient pas être entrée ; mais je me se souviens de l’intérieur. Il n’y avait pas de vitraux. Mais des fenêtres sans vitres, qui laissait entrer le soleil. Depuis l’encadrement des fenêtres, on apercevait les versants des montagnes. D’un vert éclatant de printemps. Parsemés de fleurs de toutes les couleurs. Je pensais qu’une messe aller avoir lieu et n’osais pas avancer. Une vieille femme qui souriait se tenait sur le seuil. Mais ce n’étais pas une messe, c’était le lieu de vie d’une communauté. Une fille s’approche, me prend par la main, et soudain, nous marchons sur l’herbe. La moitié de l’église a de l’herbe pour tapis. Une herbe haute, verte comme l’eau d’une rivière. Nous marchons, pieds nus, dans cette église végétale. Elle a comme l’impression qu’il n’y a pas de séparation entre l’intérieur de l’église, et la nature dehors. La blancheur des murs se confond avec le ciel. Les rayons du soleil pénètrent l’église et réchauffent son corps ; font scintiller ses pieds nus et blanc. L’image de son pied qui se pose sur l’herbe. La sensation de la douceur de l’air et d’un vent tiède. Et cette personne à mes côté, qui me sourit, me guide à travers cette église qui, soudain, semble devenir une forêt.
Ils ne cessent de me submerger à présent ; il n’y a plus une seule nuit sans que l’un deux ne m’assaillent. Je dors d’un sommeil agité, dans l’excitation et l’appréhension du prochain. J’écris ici mon dernier rêve dans l’espoir d’y voir plus clair, de saisir ce qu’Ils attendent de moi. Mais qui sont-Ils ? Je deviens folle, j’ai peur d’en parler à ma mère. Peur de ce qu’ils sont capables de faire de moi. Peur qu’ils disparaissent et me laissent seule.
Ils traversent le désert de terre rouge, craquelée par la Grande Sécheresse. Les puits sont vides, les bêtes ont faim d’herbe verte et soif d’eau fraiche. Les femmes sont parties en ville, vendre les tissus et les bijoux ; somptueuses parures aux couleurs chatoyantes, tiges de roseaux teintes de rouges et d’ocre, pigments puisés de la terre. Le départ des hommes empli l’air d’un désespoir latent. Ils partent à la recherche de pâturages et d’oasis, une quête vaine pour nourrir les bêtes, pour mouvoir un corps que la peur tétanise peu à peu. Les enfants restent seuls, groupés sous une structure de bois surmontée de teintures qui les protègent du soleil et de la pluie. Cette pluie qui ne vient pas, que chacun désespère de goutter sur sa peau, qui en vient à les brûler ; sentir l’eau sur le front, sur la langue. La fille qui guide le rêve se souvient des dernières pluies ; ruisselantes sur son visage aux paupières fermées, tendues vers le ciel en une prière. La terre à nouveau verte alors, les herbes hautes, les marécages boueux où les corps des enfants se jettent avec délice. Mais la sécheresse seule s’étend sous ses yeux à présent.
Elle prend sa sœur par la main et s’empare d’un seau, dans l’espoir de trouver un puit où s’abreuver. Elles piétinent la lande pendant que le jour tombe et que la lune se lève, voilée encore par le jour qui se meurt. Elles croisent des paysans et leurs bêtes, partie comme leur père vers une pâture rêvée où faire paitre les vaches. Elles leur demandent des nouvelles de l’eau, reçoivent des regards vides en retour. Un arbre se dresse devant elle soudain. Un arbre immense, à l’écorce rugueuse, perdu au milieu de l’immensité rouge du désert. Le même arbre que celui du vieil homme. Un tronc court et large, un houppier qui s’étend en éventail. Des longues branches souples s’agitent de fines feuilles d’un vert si clair qu’elles paraissent éclairées dans le crépuscule. La lune brille, un croissant qui reflète leurs ombres. Une brise fraiche et légère soulève les branches ; inconcevable dans ce désert. Les deux sœurs s’approchent du tronc, épuisées, assoiffées, et s’appuient contre le tronc. Elles se sentent en sécurité sous les branches. Soudain, la plus âgée lève la tête. Une goutte tombe sur son front. Elle écarquille ses yeux dorés, la laisse couler sur sa langue. Il pleut de la sève.
Je regarde autour de moi, encore ce paysage, le paysage du Causse. Ces rêves me rendent somnambule, je marche la nuit, guidée par mon corps ; par une force qui me dépasse. Cette fois, je ne rentrerais pas. J’ai le cœur saisit d’une angoisse que je dois affronter, sinon jamais ils ne s’en iront et je resterai comme hantée. Un dernier rêve doit me guider, bientôt, je sens qu’il me saisira cette nuit, me prendra par la main pour mon montrer le chemin à suivre, pour me débarrasser de mes peurs. Le Causse s’étend sous ses yeux, venteux et grisâtre. Je marche sur la route goudronnée, puis emprunte un chemin boueux qui s’enfonce dans le cœur du plateau. Plusieurs heures sur ce relief de lande sauvage. Enfin, les puechs des Bondons surgissent sous mes yeux. Perdues dans leur solitude, deux buttes isolées au milieu d’un paysage lunaire. J’entreprends de descendre. Les gravas roulent sous mes pieds, je m’égratigne les paumes des mains en tombant. Le froid engourdis mes membres, je tremble. Un brouillard épais s’est levé. J’arrive au pied du premier puech, m’assois pour attendre la nuit. La lune se lève dans le ciel aux lueurs de braises. Des chevreuils, des biches et des cerfs sortent des forêts de pins et de chênes pour se nourrir des semis des clairières. Ils tendent leur long cou vers le sol et hument la terre. Certains lèvent leur tête gracile, me regardent, s’approchent, pointent leur museau vers cette odeur inconnue, puis repartent vers la forêt. Des lièvres parcourent doucement la lande, propulsés par leurs puissantes pattes arrière et les insectes emplissent l’air du chant que produit la friction de leurs ailes. Je m’enroule dans le sac de couchage et attends que le sommeil m’emporte.
La Terre de Cendre. Des volutes de poussière s’élèvent à chacun de leurs pas. Une poussière noire, qui s’accroche à la peau comme du charbon, enveloppe leurs visages d’un voile noir malgré le turban bleu qui couvre leur tête et leur bouche, ne laisse paraitre que deux yeux perçants. Ils sont quatre ; un jour, ils ont été nombreux, une tribu, des fils, des filles, des mères, des pères. Ils traversent cette Terre où ils sont nés, dans des draps blancs déjà souillés par la cendre, au pied du Mont Heïa. Leurs yeux gris brillent dans leurs visages noircis. Leurs mains maintiennent le tissu sur le nez et la bouche pour ne pas inhaler l’air pollué, et surtout, la poussière grise. Leurs corps sont décharnés, les côtes saillent sur la peau, les joues sont creuses, les yeux cernés de marron et la bouche asséchée par la chaleur où pendent des lambeaux de chair. Un corps modelé par cette Terre où rien ne pousse. Une terre infertile, que seuls piétinent encore les humains. Le sol est vide d’autres présences ; un sol mort que les vivants ont fui. Êtres de l’humus qui décomposent la matière organique, les feuilles mortes des arbres, les corps des insectes et des animaux morts, les fleurs fanés. Humus qui fait germer les graines, fait pousser les arbres et qui nourrit les hommes. Mais ne reste plus que la terre mère à présent ; couche rocailleuse, où la vie s’est absentée.
D’abord, les pesticides ont empoisonné le sol. Décimant plantes, insectes, oiseaux. Effondrement des populations. Les printemps sont devenus silencieux. On faisait taire les hommes, les femmes et les enfants dont les organes pourrissaient, rongés par les molécules toxiques et le gaz des industries chimiques. On fermait les yeux devant les souffrances invisibles des humains et non humains. Fléau des monocultures. Les maladies se sont propagées, la terre s’est tassée sous le poids des engins. Elle est devenue blanche, friable, sans vie, s’érodant à la moindre averse qui ne parvenait plus à s’infiltrer dans le sol pour abreuver les plantes. Les agriculteurs ont vu leur récolte ruisseler avec la pluie, ils ont vu leurs sols mourir sous les engrais et les intrants, censés garantir leur rendement. Fongicide, insecticides, pesticides, plus d’insectes, plus de champignons, nécessaires aux cultures. Un écosystème qui permettait le maintien du complexe argilo-humique, de capter les nutriments, les minéraux, les éléments fertilisants, l’azote de la décomposition du vivant. Sols jaunes, blancs, à peine marrons dans certains champs. Salinisation et dégradation des sols, désertification des paysages et déforestation. Endettement des agriculteurs victimes des industries agrochimiques, au Nord comme au Sud. Les oiseaux et pollinisateurs mourraient en masse ou sont devenus infertiles, incapables de se reproduire. Alors il se sont éteints et n’ont plus dispersé les graines des arbres et des plantes. Le vent seul n’a pas suffi à fertiliser la terre. Les céréales n’ont plus poussé. L’eau a manqué sous la chaleur. L’humain a cru dominer la Nature, s’élever au-dessus d’elle,
enfin rompre avec les divinités des falaises, des fleuves, des forêts. Il a puisé toutes les ressources, atteint toutes les limites, polluées toutes les eaux et tous les sols. Il a empoisonné son propre sang, sa propre chair, perdu sa sensibilité et son savoir des vivants. Les forêts sont devenues ivres d’arbres morts, les animaux migrateurs sont partis à la recherche d’un autre monde, plus au Nord. Les autres ont péris sous la flamme des incendies qui dévastait les dernières forêts. Puis, exode en masse des hommes et des femmes qui n’ont laissé que les plus démunis. L’atmosphère s’est emplie d’une poussière noire. Bientôt, n’est restée qu’une terre grise, une étendue morte, irrespirable, qui porte encore l’odeur des fleurs fanées et des flammes. La Terre de Cendre.
Les quatre silhouettes traversent des plaines de terre noire, gravissent des cols de montagnes rouges, couleur des vestiges des mines qui ont empoisonné la terre de métaux lourds, et s’avancent vers le Nord. Ils cherchent la pluie, les ciels orageux où les nuages ne sont pas de cendre, l’humidité de l’herbe, la boue où glisser les doigts. Ils remontent le cours de la vallée asséchée et suivent le Nord qu’indique une vieille boussole rouillée, vestige d’une civilisation perdue. Ils sont vêtus de haillons souillés qui ne protègent guère plus leur peau brûlée par le soleil. Soudain, le paysage du rêve change, ou alors je ne m’en souviens plus. Devant eux s’étend une plaine d’herbe haute qui ondule sous le vent, entourée de collines et de lacs qui reflètent le ciel. Puis c’est la nuit. Je me souviens des étoiles filantes sur la surface des lacs paisibles, de l’odeur de la boue, et de la pluie, enfin, qui tombe sur ces corps étendus dans l’herbe, qui l’absorbent par tous leurs pores, ouvrent grand la bouche et qui rient à gorge déployée. Une étoile plus lumineuse que les autres trace une arabesque dans le ciel. Une des jeunes filles se relève et la contemple les yeux grands ouverts. Elle suit la trajectoire de l’étoile qui semble descendre sur terre, vers la colline en face et qui se pose dans un éclat de lumière verte. Alors la jeune fille sait que c’est là qu’ils doivent aller. Ils reprennent la route tandis que le soleil lève ses rayons sur la plaine et grimpent la montagne. Une forêt de chênes et de pins les entoure. On croirait qu’elle respire quand le vent agite les feuilles des arbres. C’est le printemps. Ils lèvent la tête vers les cimes dont les branches s’emmêlent au ciel. Autour d’eux, des oiseaux aux gorges bleues dont ils ne connaissent pas le nom pépient doucement entre les branches, puis s’envolent à l’unisson. Ils savent qu’ils ne sont pas seuls dans cette forêt. Les branches des arbres craquent, une feuille tombe sur le sol, les pas de bêtes se font entendre au loin. Soudain, le vent apporte à leurs oreilles une mélodie, une voix qui ondule dans l’air, chaleureuse, comme l’eau vive et claire d’un ruisseau. Ils pressent le pas, atteignent le sommet de la montagne, et sur le plateau, qui se détache contre le ciel bleu, une église blanche sertie d’une unique rosace s’élève devant eux.
Le jour se lève sur les deux puechs. Les cerfs, les chevreuils et les biches sont retournés dans la forêt, à nouveau invisible aux yeux des hommes, gardant l’épaisseur du mystère qui les entoure. La plaine est calme et silencieuse. Quelques rapaces survolent l’espace, sondant la terre depuis leur royaume du ciel, à la recherche d’une proie. Il fait déjà chaud, le printemps touche à sa fin. Les paroles d’une chanson de Charlotte Gainsbourg me reviennent en mémoire, « des destins, pourquoi pas, qui se mêleraient au tien ». J’ai laissé un mot sur la table de la cuisine avant de partir. Je m’imagine le soleil doux du matin qui illumine la petite pièce et forme un carré de lumière sur la table. L’odeur de l’ail et des oignons qui a imprégné les murs de bois et l’odeur de l’herbe fraichement coupée par la fenêtre entrouverte. Je me rappelle le carrelage froid l’hiver, après avoir descendu l’escalier de bois. J’ai déposé mon mot sur la nappe cirée rouge qui contraste avec le blanc du papier. Je peux presque voir ma mère former les mots de sa bouche à présent, puis des larmes dévaleraient sur ses joues creuses et ses pommettes ridées, s’écouleraient le long de ses cheveux gris et blancs. Elle ne comprend plus cette moitié d’être qu’elle a formé de son corps, qu’elle a aimé, mais elle la laisse partir, comme chaque mère laisse partir son enfant, sa fille. Elle se sent lourde d’années, s’assoit sur le fauteuil marron dans le salon. Un trait de soleil caresse son visage et réchauffe ses mains blanches et usées, posées sur ses genoux.
Je marche sur l’accotement de la route de goudron où quelques rares voitures défilent en ralentissant à ma hauteur. Une voiture bleue s’arrête un peu plus loin. Eh, tu veux que je te dépose quelque part ? Une tête coiffée de longs cheveux blonds sort de la fenêtre ouverte. Elle a un sourire de travers et des yeux verts et marrons de chats. Son bras d’un blanc duveteux repose contre le rebord de la vitre. Je m’arrête, est-ce à moi qu’elle s’adresse ? Je ne sais comment réagir et la conductrice me fixe dans l’attente d’une réponse. Mes jambes sont meurtries après avoir marché toute la journée sur le plateau du Causse. La nuit est presque tombée sur ce grand plateau désertique, les dernières lueurs éclairent la route. Où est ce qu’on est ? La blonde émet un petit rire, répond qu’on n’est pas loin du Mas Saint Chély, qu’elle descend vers les Gorges du Tarn. Alors, tu montes ou pas ? Je m’avance vers la voiture, pose mon sac à dos sur la banquette arrière puis monte à ses côtés. La blonde fait démarrer la voiture en trombe, passe une vitesse, enchaine les virages à l’allure de ceux qui habitent la montagne. Mon cœur se serre, je n’aime pas la vitesse. Tu t’appelles comment ? Eve, je m’appelle Eve. C’est joli, atypique, commente-t-elle avec un sourire ironique à la route. Je ne bronche pas face à son sarcasme, j’ai l’habitude. Elle s’appelle Irene, avec un r qu’il faut rouler comme les espagnols, et un e qui se prononce « é ». Elle est née à Madrid, qu’elle a quitté avec ses parents à huit ans pour s’installer en France. Elle vit sur le Causse Méjean depuis deux ans, à Florac. Elle gère le programme Natura 2000 dans la région, qu’elle arpente avec sa voiture pour rendre visite aux agriculteurs et aux éleveurs. Habite une maison, bois des chocolats chauds et des pintes pression en été à la terrasse du village. Avec ses cheveux blonds et sa peau mate, elle détonne dans le paysage mystérieux du Causse. La nuit s’est installée, doucement, comme on se glisse sous les couvertures. Je regarde les étoiles par la fenêtre. Irene a glissé un CD dans le lecteur et la musique emplit l’habitacle. Les Doors. Crépitement de la pluie, synthé de Riders On The Storm, voix grave de Jim Morrison et paysages qui défilent. Nous traversons un pan de forêt de pins noirs. Les silhouettes des cerfs luisent sous les phares ; formes sombres et gracieuses qui semblent voler à travers les arbres. Un cerf s’arrête et tourne sa tête majestueuse vers moi. Robe aux reflets rouges. Nos regards se croisent le temps d’un instant. Un regard doux, porté par de longs cils.
Et tu vas où exactement ? La voix d’Irene me sort de ma torpeur. Vers le Nord, je réponds d’un ton méfiant. Irene éclate d’un rire qui me fait sursauter. C’est vague comme indication, t’as pas plus précis ? Je me relâche soudain, son rire coule en moi et me réchauffe. Je crois que c’est vers le Jura… je ne sais pas vraiment où je vais en fait. Un long silence s’ensuit. Irene semble plongée dans ses pensées. Je l’observe du coin de l’œil, troublée par son silence. Ses mains posées sur le volant sont détendues, elles sont si fines que les jointures ressortent. Son visage est rond, doux et ses sourcils si clairs qu’on les aperçoit à peine. Sa bouche forme un cœur, un peu gercée, d’un rose pâle, un sourire en coin dont elle semble ne jamais se défaire et qui lui donne un air espiègle. Elle est belle. Plusieurs minutes s’écoulent avant qu’elle ne se décide à parler. Je le sais parce que sa bouche s’ouvre et se ferme, pour faire jaillir des mots qu’elle formule dans sa tête. Je détourne mon regard de ses lèvres. Tu as quelque part où dormir ? se décide-t-elle finalement à me demander. Oui, j’ai un sac de couchage. Tu dors dehors ? C’est le temps idéal pour camper en ce moment, je vois beaucoup de randonneurs sur le Causse, tu viens de loin ? Pas vraiment, je réponds. Elle hoche de la tête mais ne cherche pas à en savoir plus. Tu peux passer la nuit à la maison si tu veux. J’étais sur le chemin pour passer quelques nuits chez mon père, il habite à Ispagnac. Il y a une chambre de libre, me propose-t-elle. On accueille souvent des wwoofeurs et des campeurs, continue-t-elle. Mon père dit que la maison est plus vivante quand il y a du monde. C’est vrai qu’elle parait plus grande, plus lumineuse. Alors ? Tu pourras aider à la cuisine et au potager en échange si ça te fait plaisir. Je réfléchis quelques instants. Je n’ai pas envie de partir, sa présence me rassure et m’apaise. J’accepte.
Nous passons le reste du trajet à discuter de nos vies, de la région, de la maison de son père, ancien berger, et de ma mère, à laquelle je pense. Je ne lui parle pas de mes rêves, pas encore. On arrive à Ispagnac dans quelques minutes, annonce Irene. Nous descendons vers la vallée du Tarn. Versants violets dans la nuit qui s’élèvent, semblent vouloir nous avaler. Accumulation de strates géologiques verticales qui donnent le vertige ; pâtres des traces et mémoires de la Terre. Parfois, dans la descente vers la vallée, sur ces routes sinueuses et étroites, lorsqu’on regarde ces montagnes qui nous dominent, on les imagine bouger, tendre leurs bras de calcaire pour nous enlacer ou nous étouffer ; des Scylla et des Charybdes prêtes à dévorer les marins dans ces eaux verdâtres, à les attirer vers les profondeurs noires de leurs entrailles bouillonnantes. Arbres mystérieux, qui bordent l’accotement, semblent danser dans la vitesse, nous suivre de leurs branches sombres et nous regarder de leur tronc, à travers la vitre. L’odeur d’essence me martèle le crâne, j’ai la nausée. La voiture s’engage dans une allée bordée d’arbres d’alignements, des peupliers, et au bout, une petite maison. Toit d’ardoise, murs épais en calcaire, typiques de la région. Irene gare la voiture, nous descendons. L’air est frais dans cette nuit de mai. J’inspire à pleine bouffée pour faire passer l’envie de vomir. Le ciel est si clair qu’on distingue nettement la voie lactée, c’est beau.
Un jardin sauvage entoure la maison ; hautes herbes, graminées marrons séchées par le soleil, et au loin, derrière la maison, le versant en pente douce de la montagne où paissent les brebis et les chevaux sauvages. Une gigantesque silhouette entrouvre la porte qui grince et vient doucement poser un rai de lumière sur les deux voyageuses. Un large sourire creuse le visage du géant à l’allure de bucheron. Il les salue d’une voix étonnement douce, à l’accent chantant, qui contraste avec son immense corps. Irene sourit et l’enlace rapidement. Où est maman ? interroge-t-elle. Elle est partie voir les bêtes, faut qu’elle les rentre, apparemment y aurait un loup qui traine dans la région. Il se tourne vers moi. Tu me présentes ? Irene pose la paume de sa main dans mon dos. C’est Eve, P’pa, je l’ai cueilli sur le bord de la route, la jolie fleur. Eve, c’est mon père, Lisandre, ajoute-t-elle. Je sers la main rocailleuse de Lisandre puis il s’écarte pour nous laisser rentrer.
Un jour, j’ai visité un monastère troglodyte du XIIIe siècle en Ardèche. Les moines avaient creusé des cavités dans la roche qu’ils habitaient : des chambres, des salles communes, et des reliques, os de Jésus enfouis sous cette roche et tombes des moines morts creusées à même la pierre. La maison d’Irene me rappelle les moines troglodytes. Pièces rondes au plafond bas, seuils en arcs voutés, mur de grosses pierres fraiches grossièrement taillées et rugueuses sous la paume. Nous avons passé le reste de la soirée dans la pièce commune. Un cocon éclairé par
des lampes aux ampoules orange ; un âtre où les braises finissaient de refroidir. Assises en tailleur sur le tapis devant la cheminée tandis que Lisandre faisait bouillir de l’eau pour la tisane. La mère d’Irene n’est jamais rentrée. Plus tard dans la nuit, lorsque nous étions couchées, moi dans l’ancien lit d’Irene, elle dans un matelas posé au sol, je lui ai posé la question. Elle m’a répondu que son père n’avait pas supporté la mort de sa mère, que son esprit s’était réfugié loin de ce souvenir douloureux, dans un passé depuis longtemps révolu. Elle ne voulait pas troubler son esprit, alors, elle jouait le jeu, trompant sa tristesse dans l’illusion. Les draps frais sentent la lessive, je m’endors rapidement.
Miroir circulaire qui ondule dans l’air, sans reflet, semblable à l’onde qu’un ricochet provoque sur une rivière. Elle l’a touché d’un doigt tremblant, la surface s’est agitée, puis y a glissé la main. Elle était fraiche, comme de l’eau.
Réveillée par le sifflement d’une bouilloire, souvenir d’une lumière bleue. Irene dort encore à ma droite. Les rideaux transparents aux finissions de dentelle laissent passer le soleil matinal. Je me demande comment Irene fait pour dormir à poings fermés. Je m’extirpe sans bruit des draps bleus, me dirige vers la fenêtre et entrouvre le rideau. Le disque du soleil perce lentement du carcan de la montagne et dépose une lumière blanche sur la plaine. La brume floute le contour des choses. J’aperçois au loin la silhouette de Lisandre, debout dans le champ. Il semble attendre quelque chose, ou quelqu’un. Je décide de descendre. Sur la table de la cuisine, il y a du thé encore fumant et une odeur de fleur d’oranger. Je m’attable en tailleur sur la chaise. La cuisine ressemble à celle de ma mère. Les mêmes carreaux jaunes et blancs aux murs, la même table et les mêmes chaises de bois. Une peinture accrochée sur le mur en face de moi attire mon regard. C’est le portrait d’une femme. Une huile sur toile. Un cou blanc aux nuances bleuâtres, une chevelure rousse, un vêtement bleu clair qui tombe sur des épaules rondes, et les yeux d’Irene. Son regard est mélancolique. Il ne porte sur rien de particulier et se pose çà et là, comme le ressac de la mer.
C’est moi qui l’ai peint. La voix de Lisandre résonne étrangement dans la cuisine. Je me retourne et le voit appuyer contre le chambranle de porte. Il vient s’assoir sur la chaise à droite et boit son thé en silence. Je porte la tasse à mes lèvres. Menthe et romarin. Il y a des feuilles de menthe dans la tasse, j’aime quand elles râpent ma langue, envahissent mon palais de leur amertume. Nous ne ressentons pas le besoin de parler. Trois jours passent, nous occupons nos journées dans les champs, à travailler la terre avant de nous endormir à l’ombre d’un chêne, sa tête contre mon ventre, coudes contre coudes, entremêlées. Mes rêves me ne cessent de me réveiller la nuit. Je ne supporte plus de sombrer dans ces mondes, je me perds, ne suis plus que le reflet de moi-même. Je voudrais m’en débarrasser, ne plus voir leur souffrance, leur espoir, leur peur. Ils me reviennent le jour, par vagues. Le monde devant moi se dérobe et je sais plus où se trouve le réel. Je perds mon corps, les fleurs qui m’entourent, l’herbe et la terre disparaissent et j’ai la sensation d’être dans un entre-deux, de flotter dans un espace indéfini. L’image d’un rêve se superpose à celle du champ, par transparence. Où suis-je ? Je tombe, tombe, tombe dans un gouffre qui m’amène hors du monde puis Irene me parle, et je reviens.
Je viens avec toi, m’annonce-t-elle un jour. Où ça ? Là où tu dois aller. Je lui ai parlé des rêves et elle m’a parlé des rêves de sa mère, rêves de loups. Tu ne dois pas les rejeter, m’a-t-elle dit, ils te parlent, te guident, tu ne peux pas les combattre, ils finiront toujours par te rattraper, ça pourrait être dangereux de ne pas les écouter. Mais je ne sais pas où je dois aller, je lui réponds. Laisse les te guider dans ce cas. Mes yeux se perdent dans les souvenirs. Quand j’étais enfant, mon père m’amenait dans la forêt. Nous quittions les sentiers, pour marcher sur la mousse, pour escalader les roches humides et glissantes. Il me disait qu’il fallait bien écouter et rester silencieuse pour voir les lutins, les esprits de la forêt. Je n’avais pas peur, je savais qu’ils nous entouraient, invisibles à mes yeux d’enfant. Il y avait une ancienne carrière, avec un lac entouré de falaises auquel nous allions avec mon grand-père. Et mon père avait érigé un petit temple au creux d’un tronc dont il retrouvait toujours le chemin. Je crois qu’il y avait une coupole en bois. Et nous allumions de l’encens qui embaumait la forêt, se mélangeait aux odeurs de mousse et de pluie. Je ne sais pas si nous priions, c’était un rituel. Je veux y retourner. D’accord, me dit Irene, je t’accompagne. Où est-ce ? Dans le Jura.
Irene prépare l’itinéraire sur une veille carte routière trouvée dans la cave. Nous emprunterons les petites routes, à travers la campagne, vers les paysages verts et les reliefs plissés du Jura. Deux milieux géologiques karstiques, où l’eau s’échappe vers la terre, s’y perd, absorbée par ces aquifères souterraines. Dans les Causses, les rivières encerclent les plateaux comme les douves d’un château fort. Dans le Jura, elles jaillissent de la roche en sources spectaculaires. Le karst modèle les paysages, les façonne de la puissance de l’eau ; galerie souterraine où la rivière circule, hors de portée. La résurgence de la source érode les plateaux calcaires, y creuse des vallées profondes dont les versants expriment le passage du temps. Sédimentation de couches géologiques où ont défilées des générations d’hommes et de femmes.
Pendant près de six heures, nous avons traversé des paysages aux couleurs verdoyantes rehaussées par le jaune des champs. Tu lis quoi ? me demande Irene. Nous sommes assises sur le bord d’une petite route, dans un cercle de lumière, la tête penchée vers le ciel et les yeux fermées, offerts au soleil. Murmure de la rivière qui glisse sur les pierres. Un livre est posé sur mes genoux. Recueil de poèmes de Rimbaud, je réponds en lui montrant la couverture où la face juvénile du poète nous observe de ces yeux clairs.
« L’eau claire, comme le sel des larmes d’enfance, l’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes, la soie, en foule, et le lys pur… » récite Irene en me regardant.
Nous avons roulé jusqu’à la reculée de Baumes les Messieurs. Deux blocs formés par l’accumulation de couches de plusieurs millions d’années s’élèvent. Comme si le substrat qui séparaient les deux parois s’était brusquement effondré. On peut presque sentir la force géologique, la lente déchirure, comme une plaie encore à vif. Marne du Lias, Crétacée, Tertiaire, Quaternaire. Vert de la forêt qui s’élève sur les falaises calcaires, gris de la roche nuancée de rouges et de marrons, puis la rivière du Dard qui coule en contrebas, cachée par les arbres. On peine à croire que ce léger ruissellement a creusé la vallée. Nous décidons de descendre puis de continuer le chemin à pied, vers le Sud. Le sentier est abrupt, étroit et pierreux. Les branches des arbres forment une arche au-dessus de nos têtes. Perles de lumière verte sur le visage d’Irene lorsqu’elle se retourne vers moi pour me demander si ça va, si j’y arrive. Enfin, nous atteignons le pied de la source, cascade sur pierres de mousse. Puis suit la rivière d’eau claire qui laisse transparaitre les cailloux gris. Le jour se couche. Nous passons sous les fils barbelés d’un champ que la rivière traverse et nous nous y installons pour la nuit.
Viens, on va se baigner, décide Irene. Quoi, dans la rivière ? Irene me sourit. Bein ouais, t’as la trouille ? Non, mais elle doit être froide… Aller quoi, ça vivifie ! Irene enlève ses habits et se dirige vers la rivière. Elle trempe son pied et le ressort avec une grimace. Ouais … elle est pas chaude. Alors, c’est qui la trouillarde maintenant ? Certainement pas moi ! Irene plonge dans l’eau et ressort la tête en éclatant de rire. Eve tu devrais venir c’est incroyable ! C’est ça, je préfère allumer un feu. L’eau arrive à peine à la taille d’Irene, son corps diaphane luit sous la lune. Elle se laisse flotter sur le dos. Elle sera pleine demain. De quoi tu parles ? De la lune. Son corps ressent à peine le froid mordant. Elle admire le ciel qui s’étend sous ses yeux. Les branches d’arbres noires côtoient les étoiles qui brillent. La rivière lui transmet son énergie. Elle se dit qu’elle est presque vivante, que c’est peut-être pour ça, que chaque rivière porte un nom. Je m’installe sur la berge et positionne les morceaux de bois et les pierres. J’allume une poignée d’herbes sèches que je place sous le foyer. Le bois s’embrase, la chaleur se diffuse rapidement, douce et franche. Irene sort de l’eau. Je lui tends une serviette dans laquelle elle s’enroule avant de s’habiller. Elle s’installe à mes côtés. Ses cheveux mouillés tombent sur ses épaules, elle a le nez qui coule. Le feu réchauffe son corps et éclaire son visage d’une lueur orangée. Elle a le regard de celle qui ne voit plus le monde, qui se retranche dans ses souvenirs, dans les pensées intimes du paysage intérieur. Puis elle se tourne vers moi. “Je peux t’embrasser?” “Oui”. Nos bouches se trouvent avec hésitation, nos lèvres s’entrouvrent, le feu se répand en nous.
Nous restons longtemps dans la nuit ce soir-là, allongées côte à côte près du feu, à observer défiler les nuages sombres. J’ai la main dans celle d’Irene, sa tête contre mon épaule. Je ferme les yeux. Elle écoute ma respiration, entend mon cœur battre contre sa joue. Nous nous endormons ainsi, dans nos sacs de couchage, veillées par les nuages et la rivière du Dard.
C’est une grotte qui luit d’une lumière bleue. Une main sans visage se tend vers elle. De longs doigts fins, qui semblent s’étendre à l’infini. L’écho d’une pierre qui tombe. Soudain, des fleurs poussent des parois humides puis éclosent. Au fond de la grotte, un miroir qui brille.
J’ouvre les yeux. La rosée a trempée nos sacs de couchage. La brume s’accroche aux versants qui nous entourent. Nous repartons, longeons le Dard dont les eaux vertes tumultueuses nourrissent la rivière de la Seille. Les monts et vaux du Jura ne laissent aucun répit aux muscles meurtris de nos jambes. Nous grimpons les coteaux de vignes dont les raisins attendent les soleils d’été, contemplons les cimes forêts des conifères et des chênes, dévalons les pentes en hurlant de rire avant de nous allonger en sueur dans l’herbe fraiche, à contempler l’immensité du ciel. Le sentier nous amène de l’autre côté, dans le creux de la vallée de la Seille. Petite rivière bleutée qui nous accueille dans le village de Nevy-sur-Seille, traversé par ces eaux basses et calmes. Un pont de pierre enjambe la rivière et ouvre sur le village au pied d’un coteau de vignes. A droite, dans la cour d’une maison, une voiture abandonnée diffuse de la musique, quelqu’un aurait oublié de l’éteindre. Irene me regarde avec de grands yeux et son sourire en coin, étonnée de cette scène. Nous nous installons sous l’unique arbre au milieu d’un champ et retournons au pont pour prendre de l’eau. Il est large, construit de grosses pierres et semble avoir résisté à de nombreuses crues, c’est écrit sur l’un des piliers. Je m’accoude sur le rebord de pierre, le visage entre les mains. J’entends Irene qui chantonne dans mon dos « à la claire fontaine, m’en allant promener, j’ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baignée ». Mon cœur loupe un battement, je me fige. J’ai cru apercevoir, l’espace d’un instant, le reflet d’un miroir dans la rivière. Je me penche, le reflet a disparu. Je dévale l’escalier de pierres à gauche du pont qui descend sur la berge de galets et je m’approche du bord. Il est là, au milieu de la rivière. C’est comme un miroir rond qui scintille dans les dernières lueurs du jour ; reflet de la pleine lune qui ondule doucement sur les eaux bleues. C’est le miroir de mes rêves, je chuchote. Irene m’a suivi, elle ne prononce pas un mot. Je me tourne vers elle. Son regard est triste, elle fronce les sourcils. Je vais aller voir. J’avance vers la rivière. Attends ! Sa voix est teintée d’angoisse. Elle se reprend. Tu ne sais pas ce que c’est. Je lui souris et caresse son visage pour la rassurer. C’est toi qui avais raison, je dois les laisser me guider. Une étreinte, un baiser, c’est tout ce dont je me rappelle de cet instant. Puis je lui tourne le dos, enlève mes chaussures, remonte mon pantalon sur mes mollets et j’avance dans la rivière. Elle est gelée, l’eau me brûle la peau, mes membres sont transits et j’arrive avec peine à maintenir mon équilibre sur les galets glissants. Un souvenir me revient, j’étais petite, je pleurais parce que j’avais du sable dans mes chaussures. Ma mère m’avait amenée pécher à marée basse et je regardais, accroupie, les petites mares d’eau stagnante. Je pouvais rester des heures à contempler les anémones, les crevettes et les crabes. J’ai entendu ma mère m’appeler et j’ai couru pour la rejoindre. L’eau atteint ma taille à présent, je lutte contre le courant. Le miroir est là, devant moi, je l’effleure du bout des doigts. C’est comme essayer de saisir du sable, les grains glissent entre les doigts, nous échappent et on contemple sa paume nue. Je me penche, il ne reflète pas mon visage. Je me retourne une dernière fois vers la silhouette d’Irene au bord de la berge. Elle pleure. Je m’engouffre dans le reflet de la pleine lune, et je coule.
Elle est dans une grotte. L’humidité suinte des parois. Sous ses pieds, une rivière souterraine et les anciens rails d’une voie ferrée. Au plafond, un vitrail comme ceux d’une église découpe la lumière qui s’y infiltre en tâches de lumière bleue. Les parois sont couvertes de mousses et de fleurs. L’air y est chaud et humide, comme dans une serre tropicale. Elle suit l’ancienne voie ferrée. A son passage, les fleurs s’entrouvrent et diffusent une douce lumière qui éclaire le chemin. Elle perd la notion de temps, émerveillée par l’écosystème de la grotte. Des insectes aux carapaces iridescentes s’enfuient à son approche en émettant de drôles de cliquetis, des êtres qui s’apparentent à des méduses aux tons violets et bleus flottent dans les airs. A chaque pulsation, de la lumière émane de leurs cloches. Elle n’ose pas les toucher. Enfin, au bout du tunnel, la lumière du jour l’éblouie. Soudain, elle pousse un cri. Le sol de la grotte s’est dérobé sous ses pieds. Elle chute et sent un liquide frais l’envelopper. Elle ouvre les yeux, elle est sous l’eau. Elle donne un coup de talon et nage vivement pour remonter à la surface qui déforme les rayons. Enfin, sa tête fend la surface. Elle inspire à plein poumon, se laisse porter par l’eau pour calmer les battements de son cœur. Au loin, une rive. Elle rejoint la berge en quelques brasses puis s’écroule dans l’herbe. D’abord, ses yeux ne distinguent qu’une vive clarté, puis les nuances se détachent. L’air est saturé du parfum des fleurs. Elle est au pied d’une source jaillissante entourée par une forêt d’un vert éclatant. Une source karstique, comprend-t-elle. C’est elle qui a formé le souterrain. Elle lève les yeux vers la colline, les paroles d’une comptine lui revienne, « sous les feuilles d’un chêne, je me suis fait sécher, sur la plus haute branche, un rossignol chantait ». Là-haut, une église blanche, sertie d’une unique rosace au-dessus du tympan, brille sous le soleil.

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