Résistances

Des textes de colère, pour se rappeler, pour résister.

Visages

Novembre 2020

Visages dans la foule.

Les yeux percutent le corps et nous ancre.

Les bras se touchent

Visages si puissants, leur présence rappelle à la vie, fait vivre et nous plante là, dans le présent

Ils sont si beaux, pleins d’espoir et de colère

Un champ de visages qui défilent, plantés sur la tige de leur corps.

Visages qu’un vent agite

Emportés, dans la vague, comme une vague.

Des voix s’élèvent de partout, je ne saurais les situer.

Je ne trouve pas Pénélope, je ne vois rien, je suis perdue dans ce labyrinthe de corps et de voix.

A droite, des slogans s’élèvent, jaillissent et déforment l’espace. Dans l’obscurité, les visages s’illuminent. Les mots des pancartes s’imposent comme des flashs dans la nuit. On ne voit qu’eux et ces visages que des yeux énormes remplissent.

Des rires, des visages fermés, des regards qui se croisent le temps d’une seconde avant d’aller se planter par hasard dans un autre regard.

Anonymes, étrangers qui forment un même corps immense, qui s’étale dans la rue comme un flaque de plus en plus grande, qui se sent, qui se suit instinctivement, qui se cherchent. On voudrait toujours plus de contact, de physique, de présence et la peau qui se touche, nous rappelle à notre propre corps, à notre présence.

On pourrait rire avec la première personne qui nous frôlerait, pour le plaisir de rire avec une inconnue, de se lier par le corps.

La tension, la peur, l’excitation, notre corps dans la rue, le froid, la perte de repères, la vision qui se trouble, l’obscurité, les bras, les jambes, les mains, les odeurs, les yeux qui cherchent à se remplir à en exploser, à absorber toutes ses images, tous ses visages pour les ancrer au plus profond de notre ventre.  

Peut être qu’ils nous rendent immortels, le temps d’un instant, peut être qu’on croit qu’en absorbant tous ses visages et toutes ses existences, on mourra moins. S’en saisir à tout prix, à gauche, à droite. On imagine ce qu’il y a derrière ces yeux, tous si différents, difformes, exceptionnels. Des rides, des cernes, des rugosités. La peau la peau la peau.

On se serre par peur de perdre l’autre, de se perdre, de ne pas être assez. On voudrait s’incorporer les uns aux autres, s’englober mutuellement pour ne former qu’un corps. Une foule compacte pour prendre l’espace, ne pas le laisser s’échapper, devenir cet espace, l’envahir et le remplacer par des milliers de visages.

Des images. Un jeune grimpe sur un lampadaire, une fille à côté bouge sur un rythme techno, elle fume du shit ou de la beuh et l’odeur prend nos narines. Des policiers à l’allure inhumaine, des machines déshumanisées qui nous font face, menaçants dans leurs tenues noires. On ne voit pas leurs visages. Ils sont autres. Pas humains. Des corps eux aussi, mais pas des corps sensibles, seulement des corps utiles, des armes, inhabités. On ne voit pas leurs yeux. Pas de chair. Juste cette épaisseur immobile, cette carapace noire qui les enveloppe comme un mur entre leur humanité et nous. Ne nous voient-ils pas ?

Un fleuve de visage et de corps. Un incendie s’élève au bas d’un immeuble. La sirène des pompiers puis la détonation d’une bombe lacrymogène. Je n’ai pas compris. Je n’ai pas sur reconnaitre ce son auquel je ne suis pas ouverte comme Pénélope et Catia. Elles courent, je cours. Je ne sais pas pourquoi, mais je cours instinctivement, parce qu’elles se sont mises à courir.

Je suis la démarche assurée et pressée de Catia, une démarche curieuse qui veut épuiser cette foule qu’elle fend. Je ne la lâche pas des yeux, je ne veux pas être seule.

Quand nous sommes dans des espaces vides, je sens un manque. Celui de la chair, de la compression des êtres et des corps. Je veux les sentir qui me presse, ça nous fait nous sentir tellement forts, invulnérables, grands, puissants. On s’oublie dans cette foule, on se meut par vague, sans raison. Et quand on chante, ça résonne dans la nuit. Après, c’est l’heure de partir.

Récit de Sainte Soline

29 octobre 2022

Moi, dont je ne peux pas dire le nom par peur, serait « écoterroriste ». C’est à pleurer ou à vomir. Je rentrais des bassines en covoiturage lorsque j’ai entendu pour la première fois ce terme sur France Info. Moi, la peur au ventre face aux gendarmes. Moi, qui avait peur d’être arrêtée. Moi, qui fait de mon mieux pour lutter. Je ne suis ni paysanne, ni « fiché S », ni députée. Et peu importe, je suis une personne lambda, que la crise climatique et l’érosion de la biodiversité inquiètent. Je vais vous décrire mon récit de cette lutte, ou plutôt de ce champ de bataille contre lequel je n’étais pas préparée. Parce qu’à présent manifester n’est plus un droit constitutionnel. Parce qu’interdire cette manifestation et la rendre illégale était une porte ouverte à une violente répression policière. Parce qu’à présent, pour protester et marcher dans les champs pour atteindre un chantier qui représente symboliquement une victoire, il vous faut un masque, une écharpe, et des lunettes de piscine contre les lacrymos. Voilà, je suis une personne de 22 ans avec des lunettes de piscine jaune qui a peur pour l’avenir des non-humains et de notre planète ; je serais une dangereuse « écoterroriste ». C’est ridicule non ? Je ne peux pas vous laissez bafouer mes convictions, mes espoirs, ma lutte. Déformez une réalité, nous décrédibiliser ou plutôt, nous criminalisez pour pouvoir user d’un dispositif policier disproportionné.

29 octobre. Mégabassines, je me suis décidée à y aller dans la semaine, agir contre cette aberration écologique à travers une manifestation.  Sainte Soline, Deux Sèvres. Soulèvement de la terre. Route de nuit, biche apeurée prise dans nos phares, un signe de faveur de la Nature ? On arrive vers le camp, mes camarades regardent les dernières informations, quelle route emprunter pour pouvoir rejoindre le camp sans être arrêté.es. D’après l’arrêté préfectoral, nous serions à présent dans une zone interdite à la circulation des voitures, pour empêcher les partisan.nes anti-bassines de rejoindre la protestation. Sortie d’autoroute et petites routes de campagne. La biche traverse notre nuit, frêle sur ses jambes fragiles. Un seuil est entrain d’être passé, un rite de passage sur ses routes sinueuses entourées de champs à perte de vue. J’ai peur d’être arrêtée évidemment, mais j’ai fait un choix. Le choix de lutter avec mon corps contre le lobby de l’agro-industrie, contre les écocides, contre l’État policier qui cherche à nous bâillonner, militant.es écologistes et rêveurs d’autres sociétés possibles que celle capitaliste et patriarcale, « république une et indivisible » que l’on cherche à nous imposer de force.

Nous garons la voiture à Sainte-Soline et décidons de continuer à pied. Marche dans la nuit vers le camp guidé.es par une flûte, accueillies par une flûte. Applaudissement aux marcheurs, ambiance joviale. Nous posons les tentes, c’est beau toutes ces tentes de couleurs différentes dans ce champ. Levé.es à l’aube par l’agitation, les hélicoptères qui tournent autour du camp et la lumière blanche d’un ciel encore gris. Le vent chaud a agité la tente toute la nuit, comme sur un bateau. Une cantine collective à prix libre est organisée, nous faisons la queue en silence pour récupérer un petit déjeuner ; tartine de pain maison, confiture, yaourt et compote de pommes maison. Attente, attente, attente. Nous parlons avec d’autres militants, manifestants d’ici ou d’ailleurs, des jeunes, des moins jeunes, des vieux et des enfants, toustes outré.es par la répression et les crimes écologiques de l’Etat, passionné.es de faune et de flore, d’anthropologie, zadistes de Nord Dame des Landes et de la Cluzaz venu.es soutenir la lutte. Le soleil se lève, on nous distribue des papiers qui nous répartissent en trois équipes. 1,2,3 bassines. Je me retrouve dans l’équipe rouge. Toute une stratégie pour parvenir à simplement manifester, pour qu’un groupe atteigne la bassine, pour déjouer les stratégies policières qui voudrait nous en empêcher.

La tension commence à monter, la mise en marche du mouvement m’émerveille. Nous sommes si nombreux.ses, ça nous fait nous sentir moins seul.es dans nos espoirs et nos rêves. Des milliers de personnes se rencontrent, se regroupent et se mettent en marche. Des couleurs rouge, jaune, bleue et noir. Nous voilà parti.es sur un petit chemin de terre derrière le camp, à découvert. Nous marchons éparpillé.es mais uni.es sur la route, la fanfare et les caisses nous donnent de la force. Mes camarades m’ont donné un masque et des lunettes. J’étais venu.es sans rien, naïve, je n’étais pas préparée, équipement de pacotille pour un danger réel. Dans ma tête, les récits des gilets jaunes estropié.es par les LBD et les grenades. Les arrestations contre lesquelles on nous a mis.es en garde et les scènes d’une violence inouïe dont m’ont parlé des camarades qui y ont participé. Alors forcément, j’appréhende, je ne sais pas à quoi m’attendre. Je vois les camions des gendarmes au loin qui se rapprochent à mesure que nous avançons. Nous finissons par les dépasser et nous continuons à travers un champ de terre battue.

Soudain, des camions déboulent sur la route de droite, nous les voyons arriver pour nous barrer la route. Les premières bombes lacrymos pleuvent sur nous, la fumée blanche s’élève de partout. Les blocs répliquent avec des cailloux pour faire barrage et nous permettre de passer. Moment d’hésitation face à ces bombes lacrymos, je me sens incapable de les traverser, mais on se met à courir au milieu des fumées pour travers la route et atteindre l’autre champs. Je n’ai pas eu le temps de mettre mes lunettes, ma gorge me brûle, cette odeur de poivre, je n’arrive plus à respirer, mais il faut continuer à courir pour être hors de portée. Je cherche mon sérum phy et asperge mes yeux qui me brûlent, les larmes coulent. Vous ne pouvez pas connaître la sensation des lacrymos avant de l’avoir vécue. Impression de mourir asphyxiée, de ne plus pouvoir respirer en pleine campagne pourtant. Autour de vous, des gens se plient en deux, manquent de vomir, on vous tend une bouteille d’eau. On attend les camarades avant de repartir. Je ne perds par mes compagnons des yeux. Courir, éviter les gaz lacrymo et les grenades de désencerclement qui éclatent sur le sol, m’arrachent les tympans, me désarçonnent à chaque retentissement.

Chaque route est un seuil franchi vers la méga-bassine. Les blocs nous protègent des camions et des gendarmes, je ne vois quasiment rien, j’avance, on franchit des fossés, on essaye de ne pas se fouler une cheville, ça nous fait mal au cœur de marcher sur des choux et de faire déguerpir les lièvres, on tend du sérum physologique et des bouteilles d’eau, on s’arrête lorsqu’on n’en peut plus. Je vois des personnes âgées dans notre groupe qui douillent vachement, ça me fout encore plus en rogne mais iels en ont vu d’autres. Nous sommes de plus en plus proches, nous le sentons à la rapidité des camions, aux grenades de désencerclement qui tombent sur nous toutes les secondes.

Au milieu d’un champs, nassé.es par les camions et les bombes lacrymos, ça retentit de partout, de tous les côtés, aucun répit, je pense que je n’en peux plus, que je veux m’arrêter, une personne cri « on n’y arrivera jamais, on est foutu ». C’est une vraie scène de guerre à l’intérieur de laquelle je me trouve. Je suis à deux doigts de faire une crise de panique, stop, stop, stop, je n’arrive plus à respirer par pitié, vous voulez nous faire crever c’est ça ? Puis une brèche émerge et nous courons de toutes nos forces sur ce sol rouge pour sortir du traquenard. La peur et l’envie de gagner la « bataille » m’empêchent de m’arrêter. Réussir à atteindre la bassine, ne pas se faire arrêter parce qu’alors ça sera pire, nous sommes en tête pour échapper aux fumées. On court, on court, on court, on franchit une haie, enfin, nous y voilà, nous sommes sur le champ devant la bassine. Je ne vois rien mais je le comprends au changement d’énergie et aux cris de joie qui retentissent. Nous y sommes, la répression se durcit encore. On fait tomber les barrières, on cherche une brèche, enfin ça y est. On l’a fait, on s’élève au-dessus de la bassine « no bassaran ! no bassaran ! no bassaran ! » notre joie et notre soulagement éclate, on se prend dans les bras, des larmes de joie, épuisé.es par cette course mais heureux.ses. Les gendarmes, un instant, semblent désemparés par ce moment de victoire, par notre euphorie, par cet éclatement. Moment de répit, puis ça repart de plus belle. On court dans la bassine pour échapper aux fumées, je monte sur le talus.

Sous mes yeux ébahis, une grenade de désencerclement explose en pleine foule. J’ai envie de tout casser face à cet acharnement, mais je ne fais rien, je fuis. On fait tomber les barrières pour ne pas se retrouver coincé.es, pour éviter les mouvements de foule. On se crée à nouveau un passage dans une haie, « il y a une blessée à la jambe laissez la passer ». Les barrières sont déposées sur la route pour nous faire gagner du temps si jamais les camions rappliquent. On parvient à s’exfiltrer. On déboule dans un champ, en face, une marée humaine vient à notre rencontre : l’équipe des blancs et des verts vient nous soutenir. Enfin, la victoire, même un cours instant, est à nous.

Ainsi, les voilà, vos écoterroristes, vous les avait sous les yeux, vous vous trompez juste de camps.

Chanson à Sainte Soline, mars 2023

Samedi 25 mars, sous un ciel pluvieux

On s’est tenu la main, en ce long matin

Samedi 25 mars, il fallait nous y voir

Nous étions nombreux.ses, sur ces champs boueux

Sainte-Soline, tu es celle qui assemble les peuples du monde entier

Sainte-Soline, sur tes terres asséchées, on défend les nappes phréatiques vidées

Sainte-Soline, tu as marché longtemps, à travers les champs

L’outarde t’as guidée, l’anguille s’est faufilée, la loutre a porté ton corps fatigué

Samedi 25 mars, sous un ciel pluvieux

On s’est tenu la main, en ce long matin

Samedi 25 mars, il fallait nous y voir

Nous étions nombreux.ses, sur ces champs boueux

Samedi 25 mars, on a convergé vers une lutte commune et nous avons chanté

No Bassaran

Sainte Soline, vêtue du bleu de l’eau, tu as resisté pour le marais poitevin

Sainte Soline, noyée dans la fumée des lacrymos, tu peinais à respirer

Droite face aux matraques, je sais bien que t’es solide, mais ton corps est d’argile

Samedi 25 mars, sous un ciel pluvieux

On s’est tenu la main, en ce long matin

Samedi 25 mars, il fallait nous y voir

Nous étions nombreux.ses, sur ces champs boueux

Samedi 25 mars, on a convergé vers une lutte commune et nous avons chanté

No Bassaran

Sainte Soline, tu nous as vu danser, crier et pleurer pour l’eau acaparée

Sainte Soline, sur tes champs on a lutté, on a rêvé mais face aux LBD, on a du reculer

Sainte Soline, en ton sein balafré, on mutile nos camarades réprimés

ATTENDS LA NUIT, juillet 2023

Attends la nuit, attends

Attends que les feux s’élèvent

Attends que le béton crame, que la Terre se soulève

Attends de voir l’herbe pousser dans l’interstice du trottoir brûlé

La voiture cramée, fumée noire, cagoulé

Attends qu’on descende en bande organisée

Pour tout déglinguer, barricader, partir en fumée

Attends que la nuit tombe, qu’on en sorte, chauve-souris-vampire des banlieues

Attends que la révolte éclate, qu’on nique l’État, la police et le capitalisme

Attends qu’on en ait marre des aides et de l’administratif

Attends que ça pète, attends, que la fracture s’amplifie

Attends que ça rougeoie dans la nuit

Attends de voir les feux d’artifice scintiller, les mortiers exploser

Attends que nos voix s’envoient, que nos cœurs flamboient

Nos cibles sont politiques, nos colères titaniques

Attends que les feux s’élèvent

Attends la nuit, attends

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